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Ragnar " Culotte-de-fourrure " (En trois parties)


PARTIE 1 :
Aslaug dans la harpe


Sigurd, le tueur de dragon, laissait une fille nommée Aslaug qui fut emmenée par le roi Heimir dans le Hlymdale pour y être élevée. Certains prétendent qu'elle était la fille de Brunhilde. Elle a été l'ancêtre de nombreux grands hommes.
Aslaug n'avait que trois ans lorsque son père fut assassiné. Quand Heimir apprit la trahison de Gunnar et Hogni et comment ils s'étaient emparés du trésor de Sigurd, il craignit pour la sécurité de l'enfant. Il se dit que les meurtriers n'auraient pas de repos tant qu'un rejeton de la race de Sigurd demeurerait en vie et les menacerait de sa vengeance. Il décida donc de faire disparaître Aslaug des régions où Gunnar et Hogni entretenaient des espions et de l'emmener en lieu sûr, au-delà des mers.
Heimir était un harpiste consommé et un grand barde. Il fit donc fabriquer une harpe creuse et dissimula l'enfant à l'intérieur, avec une certaine quantité de bijoux, d'or, et d'argent. Au moment de refermer la harpe il lui donna un poireau à grignoter ; car ce poireau avait la vertu de maintenir longtemps un homme en vie, sans qu'il fût obligé de prendre d'autre nourriture. Puis il mit la harpe sur son épaule et partit sur la route, vêtu comme un ménestrel vagabond. Quand il arrivait à la fillette de pleurer, il jouait de la harpe et chantait pour couvrir le bruit de ses gémissements.

Il voyagea par monts et par vaux et parvint enfin en Norvège. Là, tout au bout d'une lande qui longeait l'Océan, il aperçut une pauvre maison où vivait un bûcheron avec sa femme. L'homme, qui s'appelait Aki, était parti dans la forêt, mais sa femme, Grima, ouvrit la porte et accueillit aimablement Heimir, lui demandant qui il était et d'où il venait.
Il lui raconta son histoire : il était un ménestrel qui voyageait par monts et par vaux, cherchant l'hospitalité là où il pouvait la trouver, et il la pria de le loger pour la nuit.
" Tu es le bienvenu, répondit Grima. Ceux qui arrivent de cette direction ne sont pas tellement nombreux. Mais notre maison est pauvre, et nous n'avons pas grand chose à t'offrir.
- Tout ce que je désire pour le moment, ce n'est que de pouvoir me réchauffer à ton feu, puis de m'étendre et de dormir dans quelque coin ",
fit Heimir.
La femme alluma alors le feu et Heimir s'assit et se réchauffa, sa harpe à côté de lui, tandis que son hôtesse bavardait presque sans s'arrêter. Mais elle ne cessait d'observer la harpe du coin de l'œil car elle avait aperçu un morceau de riche tissu qui en dépassait. Elle vit également que, malgré ses vêtements déchirés, Heimir portait un lourd anneau d'or.
Quand Heimir se fut bien réchauffé, Grima lui servit un maigre dîner. Après l'avoir mangé, Heimir lui demanda où il allait dormir. Elle répondit qu'il valait mieux qu'il s'installât dans les dépendances, car son mari rentrerait tard et souvent ils bavardaient longtemps pendant la nuit, ce qui dérangerait Heimir s'il dormait dans la salle commune.

" Comme tu veux ", dit Heimir.
Elle se dirigea donc vers une grange où était entreposé de l'orge et il la suivit en portant sa harpe. Puis la femme rentra chez elle, tandis que Heimir s'allongeait et s'endormait.
Plus avant dans la soirée, le bûcheron rentra. Il était très fatigué et quand il s'aperçut que sa femme n'avait pas fait la moitié de son ouvrage, il se mit fort en colère.
" Ce n'est pas juste que je sois obligé de me tuer au travail, pendant que toi, tu perds ton temps à ne rien faire.
- Ne te fâche pas, mon homme,
répondit Grima. Je n'ai pas perdu mon temps, car c'est grâce à moi que tu as maintenant une chance de gagner en un instant de quoi nous garder à l'abri du besoin pour le restant de notre existence.
- Que veux-tu donc dire ? "
demande Aki.
- Grimat répondit : " Un homme passe la nuit ici. Il prétend qu'il est un pauvre ménestrel mais, ou je me trompe fort, ou il n'est nullement aussi pauvre qu'il le déclare. Je suis sûre qu'il ment. Je crois qu'il y a beaucoup d'argent caché dans sa harpe.
- Que faut-il que je fasse ?
interrogea Aki.
- Eh bien, il est vieux et a le souffle court et je suis certaine qu'il ne pourra te résister. D'ailleurs, un simple coup de ta hache et les choses seront réglées une fois pour toutes.
- Ce serait une bien mauvaise action de trahir l'un des rares voyageurs qui viennent nous demander l'hospitalité,
répondit Aki.

- Tu es un pauvre imbécile de renâcler devant une chose aussi insignifiante, déclara la femme, mais laisse-moi te dire ceci : si tu ne le fais pas, moi, je peux le prendre pour mari à ta place et te mettre dehors ; car il m'a parlé très tendrement ce soir et serait bien content de m'avoir. Et ce devait être un fort bel homme dans sa jeunesse ! "
Alors le bûcheron fut saisi de jalousie et sortit aussitôt aiguiser sa hache ; puis il courut vers la grange, où il entendit Heimir ronfler bruyamment, et il frappa le barde endormi avec une telle violence qu'il le tua sur le coup.
Ensuite, Grima prit la harpe et ils l'ouvrirent ensemble. A l'intérieur, enveloppée de riches étoffes, ils trouvèrent une petite fille.
" Là, tu vois ce que tu m'as obligé à faire ! s'exclama Aki. Non seulement nous avons commis un meurtre ignoble, mais à présent, nous avons une autre bouche à nourrir.
- Nous n'y perdrons pas, car ce doit être la fille de quelque important personnage,
dit Grima en lui montrant le tas de bijoux et de pièces d'or et d'argent caché dans la harpe. Avec ceci, nous ne manquerons de rien.
- Mais notre acte peut être découvert, objecta Aki.
- Nous dirons que l'enfant est la nôtre, répondit sa femme. Je l'appellerai Crow, comme ma chère mère. "

Ainsi donc Aslaug, fille de Sigurd, Fléau-de-Fafnir, grandit avec le bûcheron et la femme sous le nom de Crow. Mais comme ils étaient tous deux bruns et laids et qu'elle-même était plus blonde que de l'or pur, la femme lui faisait porter des haillons, barbouillait de suie ses cheveux, son visage et ses membres et lui interdisait de se laver, pour faire croire à tous que la petite était bien leur fille.

Ragnar " Culotte-de-fourrure " (En trois parties)


PARTIE 2 :
La demande du prince Ragnar


A cette époque, le roi Sigurd Ring régnait sur le Danemark. Il avait un fils appelé Ragnar, lequel était un grand Viking. Robuste et de haute taille, beau à voir, plein d'esprit, il se montrait généreux envers ses hommes mais cruel et impitoyable à l'égard de ses ennemis.
Il portait d'étranges habits spécialement confectionnés pour lui : une cape et une culotte de fourrure, qu'il avait fait bouillir dans de la poix, une fois cousues. Pour cette raison, il était surnommé " Culotte-de-Fourrure ".
Un jour que le prince Ragnar était parti en expédition avec ses Vikings, il aborda sur la côte norvégienne et jeta l'ancre pour se procurer de la nourriture et de l'eau.
Ses navires passèrent la nuit dans une petite anse et le lendemain matin Ragnar envoya ses cuisiniers à terre pour cuire le pain. Ils arrivèrent bientôt à une maison et se dirent qu'ils avaient trouvé un excellent endroit pour y faire leur besogne. Or, c'était la demeure du bûcheron Aki et de sa femme Grima. Les cuisiniers dirent à la femme qu'ils étaient les serviteurs du prince Ragnar et lui demandèrent si elle voulait les aider.

Grima répondit que ses vieux membres étaient trop raides pour un tel travail, mais qu'elle permettait à sa fille, Crow, d'y prendre part.
Or, ce matin-là, tandis qu'elle gardait les moutons, Crow avait aperçu les navires à l'ancre, et, comme elle avait honte d'être vue couverte de poussière et de crasse, elle alla au bord d'une mare et se lava. Quand elle revint chez elle, les cuisiniers s'émerveillèrent grandement de sa beauté.
" Se peut-il que cette ravissante jouvencelle soit ta fille ? demandèrent-ils à Grima. Vous êtes étrangement différentes. "
Grima répondit sèchement qu'il en était pourtant bien ainsi et elle ordonna à Crow d'aider les hommes à cuire le pain. Ainsi fit-elle, mais les cuisiniers étaient tellement séduits par sa beauté et la sagesse de ses propos qu'ils ne pouvaient s'empêcher de la contempler et que le pain fut brûlé.
Puis les hommes retournèrent aux navires. Mais quand le pain fut distribué, les marins se plaignirent que les cuisiniers avaient mal fait leur travail et que cela méritait punition. En les entendant, le prince Ragnar envoya chercher les cuisiniers et leur demanda pourquoi ils avaient brûlé le pain.
Ils répondirent que tout en le cuisant, ils avaient été tellement subjugués par la beauté d'une jeune fille qu'ils n'avaient pu en détacher leurs yeux. En outre, ajoutèrent-ils, ses propos montraient qu'elle était aussi sage que belle.

" Vous mentez pour échapper au châtiment ", dit le prince. Mais ils protestèrent avec véhémence qu'ils disaient la vérité ; le prince leur ordonna alors d'aller chercher la jeune fille, pour lui permettre de juger par lui-même si elle était bien telle qu'ils la décrivaient.
" Et vous n'échapperez pas au châtiment si je la trouve moins sage ou moins belle que vous le prétendez, déclara-t-il. Allez la voir maintenant et dites-lui de venir me trouver nue, mais non pas découverte ; jeûnant, mais emplie ; toute seule, mais accompagnée. "
Les serviteurs retournèrent donc à la maison et transmirent à Crow le message du prince. Elle leur demanda de lui dire qu'elle ne pouvait venir le jour même, car elle avait du travail, mais qu'elle viendrait le lendemain matin.
Le jour suivant, elle se leva de bonne heure, drapa un filet à truites autour de son corps et laissa pendre ses longs cheveux dorés. Puis elle grignota son poireau enchanté qui fit disparaître sa faim et appela le chien du bûcheron pour qu'il la suive. Dans cet équipage elle descendit au bord de la mer et se dirigea vers le navire du prince.
Le prince Ragnar s'émerveilla grandement en la voyant, à la fois pour sa beauté et pour l'esprit et la sagesse avec lesquels elle avait obéi à ses désirs ; car elle venait nue, mais non pas découverte ; jeûnant, mais rassasiée ; toute seule, mais accompagnée. Il ordonna aussitôt à son trésorier de lui apporter une robe toute brodée d'or ; il pria la jeune fille de la mettre, mais celle-ci refusa.
" Je ne mettrai pas de beaux vêtements tant que je serai avec toi, répondit-elle, car alors tu pourrais avoir meilleure opinion de moi du fait de ma robe. "

Ragnar continua de s'entretenir avec elle et elle lui plut tellement qu'il lui demanda bientôt d'embarquer avec lui.
" Je ne le ferai pas, répondit-elle, mais j'attendrai que tu repasses par ici en revenant chez toi et je verrai alors si tu veux toujours que je t'accompagne. "
Ragnar déclara que rien ne pourrait le faire changer d'avis. Cependant, il la laissa retourner auprès du bûcheron et de sa femme et leva l'ancre.
Quand il fut sur le chemin du retour, il fit ancrer ses navires dans le même mouillage et envoya un message à Crow, l'invitant à venir le rejoindre. Elle répondit, comme la fois précédente, qu'elle avait du travail mais qu'elle viendrait le lendemain.
Le lendemain à l'aube, elle alla trouver le bûcheron et sa femme, couchés dans leur lit, et leur demanda s'ils étaient réveillés. Ils répondirent que oui et voulurent savoir ce qu'elle faisait là si tôt.
" Je sais que vous avez tué Heimir, mon père nourricier, de la façon la plus traîtresse, déclara-t-elle. Le temps lui-même se chargera de vous punir, car chaque jour vous semblera pire que le précédent. Mais je ne vous veux aucun mal en raison des années que j'ai passées auprès de vous et maintenant je vous dis adieu. "
A ces mots, elle les laissa et descendit à la plage où l'attendaient les navires du prince Ragnar. Elle fut reçue avec de grands honneurs à bord du bateau princier. Ensuite, les navires hissèrent les voiles et cinglèrent vers le Danemark. Là, Ragnar et Crow furent mariés et l'on célébra leurs noces par toutes sortes de festivités.

Ragnar et son épouse vécurent en s'aimant tendrement. Ils eurent plusieurs fils qui, en grandissant, devinrent tous des hommes de bien et des guerriers redoutables. Ragnar était monté sur le trône et gouvernait sagement le Danemark.
A cette époque, un roi nommé Eystein régnait sur la Suède. Sa capitale était Upsala et chaque année, il y faisait de grands sacrifices aux dieux. Par-dessus tout, il vénérait une certaine vache qui avait des pouvoirs magiques extraordinaires. Lorsqu'il allait au combat, il la faisait marcher en tête de son armée et ses mugissements terrorisaient à tel point les ennemis qu'ils s'abattaient les uns les autres. Or, Ragnar et Eystein de Suède étaient bons amis et tous les étés, chacun à son tour donnait dans son pays un festin en l'honneur de l'autre.
Une année que Ragnar, suivant l'usage, s'était rendu en Suède, il fut comme d'habitude très cordialement accueilli à Upsala. Eystein demanda à sa propre fille de verser à boire à ses invités au cours du festin. On continua de banqueter plusieurs jours durant et l'entente était si grande entre les deux rois que Eystein finit par offrir à Ragnar sa fille en mariage. Ragnar accepta et l'on convint du jour où il reviendrait chercher sa fiancée. Puis Ragnar repartit pour le Danemark. En chemin, cependant, il s'arrêta dans une clairière en pleine forêt et fit jurer à ses hommes qu'ils ne diraient rien de ce qui s'était passé en Suède. Et quiconque romprait son serment, déclara-t-il, en perdrait la vie aussitôt. Après quoi, ils rentrèrent chez eux où ils reçurent un joyeux accueil. Crow, surtout, embrassa son époux avec une extrême tendresse.
Quand ils se retrouvèrent seuls dans leur chambre à coucher, Crow demanda à Ragnar quelles nouvelles il avait à lui apprendre. Il répondit qu'il n'avait rien de particulier à raconter et feignit d'avoir envie de dormir.

" Si toi, tu n'as rien à me raconter, alors moi, j'ai des commérages à te rapporter, déclara Crow.
- Quels commérages ?
demanda le roi.
- Je parle de commérages, quand un roi se fiance à une fille de roi alors qu'il a une épouse bien à lui à la maison !
répondit-elle.
- Qui t'a dit cela ?
interrogea Ragnar.
- N'accuse pas tes hommes d'avoir manqué à leur parole, répliqua la reine. Ce sont les oiseaux qui me l'ont dit ; car je comprends leur langage, comme mon père avant moi. Et maintenant, je vais te dire que je ne suis autre que la fille de Sigurd, Exécuteur-de-Fafnir, lui-même, et que j'appartiens à la race d'Odin. Ce n'est pas une simple fille de serfs que tu as prise pour épouse et c'est pourquoi cette nouvelle alliance et ce traité que tu as conclus avec le roi de Suède doivent être rompus.
"
Et Crow apprit à Ragnar son véritable nom et comment elle s'était trouvée dans la maison du bûcheron. Tout d'abord, il refusa de la croire ; il trouvait qu'elle était folle de prétendre à de telles origines. Aussi lui dit-elle qu'il aurait une preuve de la véracité de son histoire quand naîtrait leur prochain enfant : ce serait un fils, et il porterait la marque du serpent tué par Sigurd.
Peu de temps après, la reine eut un fils. Elle ordonna aux servantes de l'apporter au roi. Le bébé fut donc déposé dans les plis du manteau royal. Ragnar jeta un regard sur lui et vit qu'autour des yeux il portait une marque de naissance, en forme de serpent.
" Comment l'appelera-t-on ? demandèrent les servantes.
Le roi répondit : " Sigurd. "

Et quand l'enfant devint grand, on lui donna le surnom de Sigurd Œil-de-Serpent, à cause de sa marque de naissance.
Or, le moment était venu pour le roi Ragnar de partir chercher sa fiancée, suivant les promesses échangées ; mais il n'y alla pas.
Le roi Eystein le prit très mal et s'estima gravement offensé. Ainsi mourut l'amitié des deux rois et de ce jour, ce fut la guerre entre leurs pays.

Ragnar " Culotte-de-fourrure " (En trois parties)


PARTIE 3 :
Les fils de Ragnar


Les fils du roi Ragnar étaient de grands Vikings et ils se mirent à dévaster les côtes de Suède. Le roi Eystein rassembla une armée contre eux et marcha à leur rencontre, poussant la vache-sorcière devant lui. Dès qu'ils entendirent les mugissements de l'animal, les fils de Ragnar et leurs hommes perdirent la tête et commencèrent à se battre les uns contre les autres. Les Danois furent vaincus et repoussés jusqu'à leurs navires. L'un des fils de Ragnar mourut en combattant, un autre fut capturé par les Suédois et exécuté après la bataille.
Le fils aîné de Ragnar s'appelait Ivar et était surnommé " le Désossé ". Il rallia ses hommes et leur ordonna de se lancer à nouveau à l'attaque des Suédois, leur conseillant de frapper leurs boucliers de leurs épées et de crier aussi fort que possible tout en avançant, de sorte qu'ils ne puissent entendre les meuglements de la vache. Ainsi firent les Danois ; et les Suédois furent vaincus et mis en fuite. Ivar abattit lui-même la vache-sorcière en la perçant de flèches et le roi Eystein fut tué.
On raconte de nombreuses histoires au sujet des fils de Ragnar, de leurs exploits et de la façon dont ils ravagèrent et pillèrent maints pays. Une fois même, dit-on, ils étaient prêts à se rendre à Rome et à mettre à sac la Ville sainte, mais ils ne savaient pas à quelle distance elle se trouvait.

Ils rencontrèrent alors un pèlerin qui revenait de Rome. Ses chaussures avaient des semelles de fer, mais elles étaient percées et il en portait une autre paire sur l'épaule, qui tombait en morceaux. Quand ils lui demandèrent d'où il venait, il le leur dit. " A combien de journées de voyage est-ce donc ? " interrogèrent-ils. Il répondit que cela, il ne pouvait le leur apprendre, car il en avait perdu le compte.
" Mais j'ai usé ces deux paires de chaussures en chemin ", poursuivit-il.
En entendant cela, ils décidèrent de ne pas aller à Rome, après tout, car ils estimaient que c'était quand même trop loin.
Un jour, le roi Ragnar leva une armée et cingla vers l'Angleterre. Là, il livra une terrible bataille contre un roi nommé Ella ; mais finalement, son armée fut vaincue et lui-même capturé. Le roi Ella ordonna que cet envahisseur qui avait si sauvagement attaqué son royaume fût jeté dans une fosse pleine de vipères.
Une fois dans le trou, Ragnar composa un poème qui disait :

" Hardiment, j'ai combattu
au cours de cent cinquante batailles ;
j'ai apporté à plus d'un homme
la misère et la mort.
Jamais je n'aurais imaginé
que des vipères causeraient ma fin.
Souvent, il advient à un homme,
ce à quoi il s'attend le moins.
"

Puis il ajouta :
" Comme elles rugiraient, les ombres monstrueuses si elles savaient ce que portait le sanglier… " et peu après il mourut.

Ella comprit alors que c'était Ragnar qu'il avait fait mettre à mort sans le savoir et il envoya au Danemark des messagers pour offrir le prix du sang aux fils de Ragnar. Il ordonna en même temps aux messagers d'observer attentivement les princes et de voir comment ils accueilleraient la nouvelle de la mort de leur père.
Quand les envoyés du roi Ella arrivèrent, les fils de Ragnar se trouvaient au palais. Ivar le Désossé était assis sur son trône, Sigurd Œil-de-Serpent jouait aux échecs avec son frère Chemise-Blanche, tandis que Bjorn Côte-de-Fer taillait un manche de javelot.
Les messagers se présentèrent devant Ivar qui les salua courtoisement. Ils déclarèrent qu'ils étaient Anglais et dépêchés par leur roi Ella pour les informer de la mort du roi Ragnar Culotte-de-Fourrure.
Sigurd et Chemise-Blanche s'arrêtèrent aussitôt de jouer et Bjorn s'immobilisa, penché sur le manche de javelot, tandis que le prince Ivar questionnait en détail les messagers, au sujet de la mort du roi Ragnar.
Ils lui racontèrent tout : comment Ragnar était venu en Angleterre avec une armée de pillards, dévastant le pays ; comment il s'était battu contre le roi Ella ; et comment il était mort. Ils déclarèrent que le roi Ella offrait aux princes une somme importante pour prix du sang de leur père.

Quand leur récit en fut à l'endroit où Ragnar avait dit : " Comme elles rugiraient les ombres monstreuses… ", Bjorn étreignit si fort le manche de javelot qu'il tenait que le bois en conserva l'empreinte de ses doigts. Et quand le récit fut terminé, il agita le manche de telle sorte qu'il se rompit en deux. Chemise-Blanche tenait à la main une pièce d'échecs ; il serra si fort le poing que le sang lui jaillit sous les ongles. Sigurd, qui se taillait les ongles avec un couteau, écoutait si intensément qu'il se coupa jusqu'à l'os, sans même ressentir la douleur.
Quand à Ivar, son visage changeait de couleur tandis qu'il questionnait les messagers et devenait tantôt d'une pâleur cadavérique et tantôt pourpre et enflé.
Alors Chemise-Blanche déclara qu'ils devaient commencer à venger leur père en mettant immédiatement à mort les messagers du roi Ella qui leur apportaient d'aussi mauvaises nouvelles.
" Que non pas, dit Ivar. Ils iront leur chemin en paix. Et même, s'ils manquent de quoi que ce soit, ils n'ont qu'à me le dire et on le leur procurera. "
Les fils de Ragnar tinrent ensuite conseil et réfléchirent à la réponse qu'ils allaient envoyer au roi Ella. Tous les frères sauf Ivar étaient partisans de lever une armée et d'aller mettre son pays à feu et à sang pour venger la mort de leur père ; mais Ivar ne fut pas de leur avis. Il déclara : " Notre père était dans son tort en attaquant sans raison le roi Ella. Il porte la responsabilité de ce qui lui est arrivé. Le roi anglais nous a offert un dédommagement suffisant et je dis que nous devrions l'accepter. "
A ces mots, ses frères furent très irrités, affirmant que jamais ils ne s'abaisseraient à ce point, quelle que fût sa décision à lui.

Les messagers anglais retournèrent auprès du roi Ella et lui apprirent comment les princes avaient réagi à la nouvelle de la mort de leur père. Après avoir entendu ce qu'ils avaient à dire, le roi observa : " Je vois qu'Ivar est le seul que j'aie à craindre, lui et nul autre. "
Ivar accepta donc l'offre du roi et fit la paix avec lui. En outre, il se rendit à la cour du roi Ella qui le reçut avec honneur. Il promit même de ne jamais prendre les armes contre lui. Le roi lui demanda alors ce qu'il réclamait en retour.
" Je serai content si tu me donnes autant de terre anglaise que peut en recouvrir une simple dépouille de bœuf, répondit Ivar.
- Cette requête est facile à satisfaire, dit le roi, et je m'étonne que tu n'en demandes pas davantage.
"
Ivar fit alors tremper dans l'eau une peau de bœuf jusqu'à ce qu'elle soit bien molle. Ensuite il l'étira autant que possible. Finalement, il découpa toute la peau en minces lanières et environna de ces lanières une grande étendue du terrain, y faisant poser par ses hommes les fondations d'une muraille. A l'intérieur de celle-ci, il édifia des ateliers, des boutiques et des maisons, construisant ainsi la ville qui s'appelle Londres et qui est la plus grande et la meilleure de tous les pays du Nord.

Ivar-le-Désossé donna de l'argent à beaucoup des hommes les plus importants du pays. Il les gagna ainsi à sa cause et les détourna de leur fidélité au roi Ella. Après quoi, il leva une armée et dépêcha des messagers à ses frères demeurés au Danemark. Ils traversèrent la mer avec de nombreux bateaux chargés de guerriers et envahirent le pays. Le roi Ella livra maintes batailles contre eux et toujours Ivar tint sa promesse de ne jamais porter les armes contre le roi lui-même. Mais, à la fin, quand le roi fut vaincu et capturé, il s'aperçut qu'il avait prédit juste en estimant qu'Ivar était le seul des fils de Ragnar qu'il dût craindre et qu'il n'avait pas oublié la mort de son père.
Car Ivar le livra aux autres qui le marquèrent au dos du sceau de l'aigle rougi au feu et il en mourut.
Après quoi, Chemise-Blanche, Bjorn et Sigurd retournèrent à leurs propres terres. La fille de Sigurd fut la mère de Harald-le-Roux, le premier à régner sur toute la Norvège.
Mais Ivar demeura en Angleterre et la gouverna jusqu'au jour de sa mort.



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